La poète et écrivaine canadienne Anne Carson
Le prix Nobel de littérature a été décerné jeudi à la poète et écrivaine canadienne Anne Carson pour "son oeuvre audacieuse et inventive qui, dans un dialogue ludique avec la tradition classique, a créé de nouvelles formes pour la littérature contemporaine", a annoncé jeudi l'Académie royale des sciences de Suède.
Les lauréats du prix Nobel de littérature sont désignés par l'Académie royale des sciences de Suède. Le prix est accompagné d'un chèque de 12 millions de couronnes suédoises (1,07 million d'euros).
"Elle a été très surprise. Nous n'avons pas eu beaucoup de temps pour parler et tout ce qu'elle a eu le temps de me dire, c’est qu'elle se trouve pour le moment en Islande, où elle écoute le vent", a déclaré Ingrid Carlberg, secrétaire permanente de l’Académie suédoise.
Née à Toronto, Anne Carson possède également la nationalité islandaise depuis 2022 et a passé beaucoup de temps sur cette île arctique ces dernières années.
L'oeuvre de la poète et essayiste canadienne Anne Carson mêle souvent vers, prose, dialogue et traduction dans un ensemble qui échappe aux classifications de genre.
LITTÉRATURE GRECQUE CLASSIQUE
Elle est notamment connue pour ses traductions de la littérature grecque classique, qui exerce une forte influence sur son oeuvre, qui comprend à la fois des livrets d'opéra et de la critique littéraire en passant par des romans en vers, comme "Autobiography of Red", paru en 1998.
"Presque toute sa production littéraire s'est construite autour de l'intersection entre l'obsession du philologue pour les mots et le désir du poète de leur donner un sens nouveau", a déclaré l’Académie.
"Elle a elle-même identifié l'étymologie des mots comme le point de départ de toute son œuvre. Ses traductions du grec ancien peuvent être considérées comme des œuvres à part entière."
Son style se retrouve notamment dans Norma Jeane Baker of Troy, une œuvre scénique créée en 2019 qui entrelace le mythe d’Hélène de Troie - tel qu'évoqué dans la tragédie d'Euripide "Hélène" - et le destin de Marilyn Monroe, Norma Jeane étant le vrai prénom de l'icône hollywoodienne.
L'Académie a également salué sa capacité à explorer "les possibilités de l’écriture, un processus par lequel l’esquisse littéraire a pris une importance particulière à ses yeux".
"En témoigne notamment "Float" (2016), une euuvre composée de 22 courts livrets consacrés à différents sujets, qui peuvent être lus dans n’importe quel ordre", a-t-elle déclaré.
SANS PROUST
Souvent présenté comme son œuvre majeure, "Autobiography of Red" témoigne de la capacité d'Anne Carson à "actualiser la tradition littéraire classique", a déclaré l’Académie. Dans cet ouvrage, elle réexamine des questions séculaires telles que: "Que se passe-t-il lorsque l’on aime quelqu’un qui finira par vous détruire?"
Puisant dans des sources d'inspiration plus contemporaines, Anne Carson s'est penchée sur le personnage d’Albertine, l’une des figures féminines centrales d’"À la recherche du temps perdu" de Marcel Proust, dans son propre ouvrage "The Albertine Workout".
Anne Carson avait consacré sept ans à la lecture du chef-d’œuvre de Marcel Proust et avait déclaré dans une interview accordée à CBC Radio One en 2016 qu’elle avait ressenti des symptômes de sevrage après avoir terminé le livre, ce qui l’avait conduite à écrire "The Albertine Workout" pour prolonger l’expérience.
"On pense que la vie continue après Proust, mais elle semble tellement grise", avait-elle déclaré.
PARKINSON
Anne Carson a commencé à prendre des cours de boxe alors qu’elle avait déjà dépassé 70 ans, après avoir été diagnostiquée de la maladie de Parkinson.
Ce sport est recommandé comme thérapie, notamment parce qu’il aide à travailler la coordination entre les mains et les yeux ainsi que l’enchaînement des mouvements.
Elle a évoqué les effets de la maladie sur son écriture manuscrite lors d’un entretien au Louisiana Literary Festival, au Danemark, en 2024: "J'efface des paragraphes entiers, par honte (...) la honte d’avoir une mauvaise écriture."
Anne Carson, qui a enseigné les lettres classiques dans des universités au Canada et aux États-Unis, a déclaré qu’elle se considérait autant comme une artiste visuelle que comme une écrivaine.
"Je conçois la création d’un poème comme la création d’un objet. J’ai toujours considéré mes poèmes davantage comme des dessins que comme des textes, mais des dessins dans lesquels on peut aussi entrer physiquement grâce au langage", avait-elle déclaré dans son entretien à CBC.
CARSON PARMI LES FAVORITES CETTE ANNÉE
Âgée de 76 ans, Anne Carson figurait parmi les favorites pour le prix de cette année, selon les bookmakers de Ladbrokes.
Anne Carson rejoint des figures majeures telles qu’Alexandre Soljenitsyne, Alice Munro - une autre Canadienne, lauréate en 2013 - et Ernest Hemingway parmi les lauréats du prix, qui suscite régulièrement des débats dans le monde littéraire.
L'Académie a été vivement critiquée pour avoir ignoré certains des géants de la littérature des 120 dernières années, comme Léon Tolstoï, Virginia Woolf ou encore Jorge Luis Borges.
Elle a également été accusée de délaisser les auteurs américains récemment - même si elle a décerné le prix à l’auteur-compositeur-interprète Bob Dylan en 2016 et récompensé la poétesse Louise Glück en 2020 - ainsi que de privilégier des choix jugés trop obscurs.
Ses défenseurs soulignent que l'Académie a aussi récompensé des auteurs devenus très populaires, comme le Colombien Gabriel García Márquez en 1982 et la Britannique Doris Lessing en 2007.
Ils estiment par ailleurs que la mission de l'Académie consiste notamment à mettre en lumière des traditions littéraires moins connues et à encourager les lecteurs à élargir leurs horizons.
LES PRIX CRÉÉS PAR LE TESTAMENT DE L'INVENTEUR SUÉDOIS
Les cinq prix Nobel originels ont été créés conformément aux dispositions du testament d'Alfred Nobel, inventeur et industriel suédois dont la fortune provenait notamment de l'invention de la dynamite.
Ils sont décernés depuis 1901, avec seulement quelques interruptions, principalement pendant la Première et la Seconde Guerre mondiale. Un sixième prix, celui d'économie, a été institué en 1968 par la banque centrale suédoise, la Riksbank.
Le prix de littérature de l’année dernière a été décerné à l'écrivain et scénariste hongrois Laszlo Krasznahorkai, qualifié de "maître de l'apocalypse" par la critique américaine Susan Sontag.
Ce prix est le quatrième prix annoncé cette année, conformément à la tradition, après ceux de médecine lundi, de physique mardi et de chimie mercredi.
Suivront ces prochains jours les annonces des prix Nobel de la paix (vendredi) et de l'économie (lundi prochain).
(Reportage Simon Johnson, Johan Ahlander, Niklas Pollard et Marie Mannes à Stockholm, Terje Solsvik à Oslo, Jonathan Allen à New York et Justyna Pawlak à Varsovie; version française Elena Smirnova, édité par Benoit Van Overstraeten)

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